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Vous ne vous souvenez sûrement pas de moi. Nous étions voisins, dans un petit hameau qui comptait une quinzaine d’habitants, où tout le monde se connaissait. Nous n’avons eu que de très brefs échanges, mes conversations avec vous se limitaient à des « Bonjour Monsieur, Au revoir Monsieur ». Relations de voisinage cordiales, sans plus.
Une fois, nos relations ont été plus poussées. A notre arrivée dans le village mes parents vous ont invité à déjeuner à la maison. Vous étiez gros, très gros. Vous étiez obèse. Nous n’avions pas de chaise dans laquelle vous auriez pu vous asseoir confortablement. La chaise que nous vous avons proposée s’est cassée sous votre poids. Et elle est restée ainsi chez nous, défoncée, pendant des années. A cette époque je vous plaignais. Je croyais comprendre et ressentir votre malaise et votre timidité à être avec nous, et je cherchais à vous les faire oublier. Ai-je fais quelque chose qu’il ne fallait pas lors de ce repas ? Me suis-je conduis d’une manière qui aurait pu prêter à confusion ?
Et puis, un soir, tout a basculé. Cela s’est passé très vite, il a suffi de quelques minutes pour que l’irréparable soit commis. On ne mesure pas toujours la conséquence de ses actes.
J’étais petite à l’époque, j’avais 10 ans. Je devais vendre des cartons de quine pour la fête de l’école. En rentrant de l’école, j’ai entrepris de faire le tour du village, pour les proposer aux habitants. Il faisait déjà sombre, la rue était illuminée par le néon du lampadaire qui crépitait. J’ai toqué chez vous, mes cartons à la main. Vous m’avez ouvert la porte et m’avez fait rentrer chez vous. Vous étiez impressionnant. Je me souviens avoir été frappée par le désordre qui y régnait. Dans la pénombre, une énorme table couverte d’objets de toutes sortes. Une simple lumière dans le coin de la salle. Une large chaise près de la table. Des portraits au mur.
C’était la première fois que je venais chez vous. Je vous ai expliqué la situation, et je vous ai tendu mes cartons. Je n’arrive plus à me souvenir comment cela s’est passé, je me suis retrouvée nue, assise sur vos genoux. Vous portiez une salopette de travail bleue, rien dessous. Il faisait chaud, vous étiez suintant, dégoulinant de sueur. Vous aviez des doigts énormes, de grosses mains blanches. Une respiration haletante, pénible, marquée. Je me sentais toute petite, minuscule, mes pieds ne touchaient pas par terre. Vous m’avez touché avec vos mains, vous m’avez dit de me laisser aller, d’accepter, de jouer le jeu. Vous m’avez dit que c’était normal qu’une petite fille fasse des jeux avec les grandes personnes. Vous m’avez expliqué que cela me ferait du bien, que cela me ferait plaisir, et que cela vous faisait également plaisir. Je me souviens du contact de ma peau sur vos genoux. Vos mains sur mes cuisses, qui allaient et venaient, qui me caressaient. Instinctivement, j’avais envie de me rétracter, de fermer mes jambes. Vous m’avez forcée à les rouvrir, vous avez laissé vos doigts où il ne fallait pas. J’avais peur de vous. Peur d’être écrasée, peur de vos mains, peur d’avoir mal. Je me sentais mal à l’aise, je faisais quelque chose de mal. Je ne comprenais pas comment j’avais atterri là, pourquoi j’acceptais de faire ces choses. Je voulais partir, mais j’avais peur. Je regardais la porte en face de moi, elle me semblait inatteignable. Je voulais mettre pieds à terre, prendre mes vêtements, courir vers la porte et partir en courant. Mais je vous imaginais courir après moi, me bloquer le passage, me frapper, me faire mal…
J’ai choisi le moyen de défense que je connaissais. Je n’ai pas pleuré, j’ai rigolé, j’ai blagué. Je me suis tortillée, je me suis glissée hors de vos mains, j’ai dit que je devais rentrer à la maison, que mes parents allaient s’inquiéter. Je vous ai même promis de revenir vous voir un autre moment. J’ai pris mes affaires et je suis rentrée chez moi. Vous ne m’avez pas suivie, vous m’avez laissée partir.
Arrivée à la maison, je n’ai pas pu pleurer. J’ai raconté l’histoire à mes parents, en faisant attention de ne pas les affoler, en omettant certains détails. Je ne voulais pas leur faire peur. J’avais honte, et j’avais peur qu’ils me disent que j’avais fait quelque chose de sale. Ils m’ont fait prendre un bain, m’ont fait parler. Ils paraissaient soucieux, j’ai minimisé ce qui s’était passé. Mes parents m’ont expliqué que vous deviez être malade, que vous étiez seul et triste, que vous ne cherchiez pas à faire du mal. Je n’avais pas le droit d’être en colère. Alors j’ai décidé de ne pas vous en vouloir. J’ai retourné ma colère, ma haine, mon dégoût et ma culpabilité sur moi. Je me sentais coupable de ce que j’avais fait, coupable de m’être laissée faire. J’avais honte de moi, de mon corps, de mes sensations. Je me dégoutais. Je me suis tue, je n’ai plus parlé de cette histoire pendant longtemps. Je continuais à vous voir, dans le village. Mes parents parlaient avec vous quand ils vous croisaient, je partais. Je ne pouvais plus supporter de vous voir, mais je n’osais pas dire à mes parents que j’avais du mal.
Je ne comprends pas comment tout cela a pu se passer. Comment me suis-je retrouvée nue ? Vous avez du me demander de me déshabiller, pourquoi ai-je dis oui ? Pourquoi ai-je obéi ? Aujourd’hui les souvenirs reviennent en moi. C’est mon corps qui se rappelle à moi, j’ai mal, physiquement mal. Il suffit que les images remontent à la surface pour que mes jambes se resserrent, mon ventre se torde, mon entrejambe crie. Je ressens le contact de ma peau sur la vôtre. Je sens votre désir, insistant, lancinant, pénétrant. Souvent, les larmes me montent aux yeux. Je ne cherche plus à les retenir, je les laisse couler, elles me font oublier ma douleur. J’ai honte de tout ce qui resurgit, je me dis que je fais toute une histoire pour un fait anodin qui s’est passé il y a longtemps déjà. J’essaie de me raisonner, de me dire que je suis une grande personne qui doit passer outre les petits chocs de l’enfance. Mais la souffrance s’impose à moi, elle est là, insistante, plus que jamais. Je dois la laisser vivre pour qu’elle s’épuise et s’efface. J’écris, je parle, je dessine…Un jour je serai assez forte pour vous dire tous ces mots en face.
Ce que vous m’avez fait, ce que vous avez fait à une petite fille de 10 ans est inacceptable. Elle n’était pas consentante, elle n’avait pas la force de dire non, elle avait peur et croyait que les adultes ont toujours raison. Vous avez abusé d’elle, de sa naïveté, de sa confiance aux adultes, de son inexpérience. Vous seriez-vous attaqué à une jeune fille, une femme, déjà aguerrie dans la vie ? Vous n’aviez pas le droit de faire cela, pas le droit de céder à vos pulsions, pas le droit de penser que tout serait oublié et pardonné par la suite. Vous étiez l’adulte, et vous vous êtes comporté en enfant, tout entier tourné vers l’assouvissement de votre désir de toute puissance.
Cet épisode a contribué à faire de moi l’adulte que je suis aujourd’hui. Adulte oui, mais pas femme. J’ai peur d’être une femme, je refuse cette idée. Je cherche par tous les moyens à ne pas susciter le désir chez l’homme. J’ai tout fait pour cacher mes rondeurs, effacer mes signes de féminité, endiguer ma libido. Pour moi tous les hommes sont profiteurs, assoiffés de sexe, manipulateurs pour arriver à leurs fins. Je ne conçois pas l’idée qu’un homme puisse s’intéresser à moi pour ce que je suis vraiment.
J’ai longtemps culpabilisé. Culpabilisé de ce que j’avais fait avec vous, ou de ce que je n’avais pas fait. Culpabilisé de m’être laissée faire, de vous avoir laissé faire. Culpabilisé de ne pas avoir crié stop, de ne pas avoir tout arrêté dès le début, d’avoir commencé à vous obéir. Je culpabilise encore, car je sais que je devrais me mettre en colère, être fâchée contre vous, mais je ne le peux pas. Je ne vous en veux pas, je n’en ai pas la force, pas pour le moment. Mon corps me dégoûte. Il a été souillé, touché, abimé. Il a été déshabillé, scruté du regard. Il a été envié, désiré, alors qu’il n’était même pas formé. Depuis, je hais ce corps, qui vous a attiré. Je ne veux pas qu’il soit beau, je ne veux pas qu’il attire les regards, je ne veux pas qu’il soit désiré. Je ne veux plus que cela recommence. Mes formes et mes rondeurs commencent à s’affirmer, et moi j’en ai peur, j’en ai honte. J’ai honte de ce que je suis. J’ai honte de me montrer telle que je suis parce que j’ai peur d’être abusée. Alors je me forge une carapace, un bouclier pour donner une fausse image de moi. Je brouille les pistes, je fais taire mes désirs, j’éradique dès le début la moindre possibilité d’une attirance pour un homme. De même, je m’attache à détruire le moindre début de désir qu’un homme pourrait avoir pour moi. Désir de moi ou de mon corps ?
Pourquoi est-ce que je me pose cette question, d’ailleurs ? Cela pourrait se comprendre de la part d’une très belle femme, qui n’est pas sûre d’être aimée pour sa beauté ou pour ce qu’elle est réellement. Je ne suis ni jolie ni belle, c’est ce que l’on m’a toujours dit. Je suis dans une double impasse. Envie de plaire mais sans les atouts nécessaires, et en même temps craintive de pouvoir un jour plaire.
Ces paroles, je vous les écris pour vous rendre votre part de responsabilité. Je ne suis pas responsable de ce qui s’est passé, encore moins coupable. Vous étiez responsable de vos actes et vous êtes le seul coupable. Vous avez abusé de moi en profitant de ma naïveté. Je n’ai pas à avoir honte d’être ce que je suis, d’être une femme. J’ai parfaitement le droit de vivre sur cette terre, d’être heureuse, de plaire, d’aimer et d’être aimée. J’ai le droit de m’assumer, de m’épanouir en tant que femme. Il va me falloir beaucoup de temps pour me retrouver, m’accepter, m’aimer à nouveau. Du temps pour retrouver la confiance aux hommes. Du temps pour panser mes blessures d’enfant, ne plus avoir peur et aller de l’avant. Vous parler m’enlève un gros poids, le poids de la culpabilité et de la honte. Ce poids, je vous le donne, je vous le rends. Il est à vous, faites –en ce que vous voulez. Mon objectif n’est pas de vous blâmer mais de me libérer. A moi de jouer maintenant, la vie m’attend. J’ai perdu trop de temps, il n’appartient qu’à moi de le rattraper.
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J’ai honte. Honte de mon corps, honte de mes formes, honte de ma féminité. Je ne veux pas devenir femme.
Tout m’indique que je suis sexuée, que je suis un spécimen du sexe féminin. Aucun doute là-dessus, les évidences sont formelles ! Et pourtant…
Quand j’étais une enfant, il me semble que j’avais conscience d’être une petite fille. Je jouais à la poupée, je restais avec des filles, j’aimais m’habiller et me maquiller comme une dame « pour de faux ». Je lisais des magazines de filles, j’aimais la couleur rose et je mettais du parfum. Je tombais amoureuse des garçons, et rien ne me semblait plus normal. Je voulais me marier avec mon prince charmant – celui que j’attendais impatiemment, et je désirais 2 enfants, Colin le garçon et Emma la fille. Je rêvais de voir mon corps se transformer. Je voulais des seins, je voulais avoir mes règles, comme mes copines. J’inventais des scénarii dans ma tête, dans lesquels j’annonçais à mes parents la bonne nouvelle : « votre petite fille est devenue une femme, j’ai mes règles ! ». Mais rien de tout cela n’est arrivé. Je n’étais pas ce qu’on pourrait appeler une fille précoce ! 10 ans, 12 ans, 14 ans…16 ans et toujours pas de règles. Une poitrine quasi inexistante, très menue. Pas ou peu de formes.
Un jour, vers mes 10 ans, je me suis retrouvée sur les genoux de mon voisin, âgé d’une trentaine d’années. J’étais nue, entièrement nue, et je ne me souviens même plus comment j’en suis arrivée là. Il était gros, maladivement gros. Il était obèse, d’une obésité morbide. Il s’est mis à jouer avec moi, il me disait de ne pas avoir peur et il voulait aller plus loin. Et moi, pour me protéger, je rigolais, je souriais, j’essayais de déplacer ses mains, de les faire bouger pour qu’elles se posent ailleurs, n’importe où mais pas là…il n’a pas continué jusqu’au bout, je me suis échappée comme j’ai pu, je suis rentrée chez moi et mes parents m’ont fait prendre un bain. Ils m’ont rassurée comme ils ont pu, et ils m’ont fait comprendre qu’il ne fallait pas que je lui en veuille, que cet homme était malade et seul et qu’il ne cherchait pas à faire du mal. Alors j’ai décidé que je n’avais pas le droit de lui en vouloir, et je me suis tue. J’ai refoulé ma colère. Et j’ai retourné mon dégoût, ma honte et ma culpabilité contre moi. Puis j’ai oublié cette histoire. Tu es plus forte que cela, Léa ! Tu n’as pas le droit d’être affectée, tu es trop sensible, d’ailleurs il ne s’est rien passé, si ??
Au fur et à mesure des années, je suis devenue mal, très mal dans ma peau. Surnommée « têtard à hublot », j’arborais de grosses lunettes, un appareil dentaire immonde. Je me cachais sous d’informes vêtements. Je détestais mes bras, trop maigres. Je détestais mes jambes, mes cuisses, trop grosses et difformes. Je détestais mon visage, mon sourire, je me cachais la bouche avec mes mains lorsque je devais sourire. Je détestais mes mains, mes ongles rongés au sang. Je passais souvent par des périodes ou je rougissais inexplicablement, dès que quelqu’un s’adressait à moi.
Je n’ai pas appris à aimer mon corps. Je ne l’ai jamais aimé. A 17 ans, mes premières règles sont –enfin ! – arrivées. Irrégulières bien sûr, elles étaient espacées de 6 mois…j’ai commencé à avoir un peu plus de poitrine. J’ai vu mes cuisses s’arrondir, mes fesses rebondir. Et j’avais faim, très faim. Je mangeais bien, très bien, comparativement plus que mes copines.
Et puis sont venues les phrases assassines. Elles n’étaient pas volontairement méchantes, mais, proférées par les personnes qui comptent le plus pour moi, elles m’ont douloureusement touché. Lorsqu’on est mal dans son corps, entendre de la part de proches que l’on a de grosses cuisses et que l’on est bien enrobée, que l’on devrait faire attention à son alimentation, que l’on mange un peu trop à leur goût…ça laisse forcément des traces !
Mes relations amoureuses – ou devrais-je dire mes non-relations amoureuses – avec les garçons étaient bien sûr sérieusement impactées par ce mal-être que je trainais. J’étais la bonne copine qui arrangeait les affaires de cœur, la confidente qui écoutait patiemment et donnait des conseils, qui réconfortait et dédramatisait les chagrins d’amour des copains et des copines. J’ai eu quelques amourettes, toujours platoniques, qui n’ont pas duré. A 12 ans, je suis tombée passionnément amoureuse d’un camarade de classe. Cela a duré 4 ans. Il ne m’a jamais regardé, il ne m’a jamais désiré. Je gravitais autour de lui comme la « bonne copine », mais cela n’a jamais été plus loin.
Chagrin d’amour ? Pas vraiment, car il ne s’est rien passé. Chagrin d’amour avorté, en quelques sortes. Mais quelque chose s’est brisé en moi. Puisque lui ne voulait pas de moi, personne ne voudrait jamais de moi. Et j’ai mis cet échec sur le compte de mon corps que je détestais.
La conclusion de tout ceci ? Je ne suis pas désirable, je ne suis pas digne d’être aimée. D’ailleurs, je ne veux pas être aimée ! Si c’est cela être une femme, voir son corps changer, aimer sans être aimée, alors non merci, je ne veux pas être une femme !
Aujourd’hui j’ai honte. Ma prise de poids se traduit par des formes, des rondeurs que je ne peux pas dissimuler, ni à moi ni aux autres. Je prends des fesses, mes cuisses s’arrondissent, ma poitrine s’alourdit. Mon ventre surtout se montre. J’ai du mal, beaucoup de mal. Je ne le supporte plus, il est là au milieu de moi, il me nargue, il est exposé à la vue de tous, et j’ai l’impression que tous le voient.
Je m’aperçois que ma honte rejoint un profond dégoût de moi. Mon corps, mes formes me dégoûtent. Ma féminité me dégoûte. Le regard que les autres portent sur moi me dégoûte. Etre une femme me dégoûte, et pourtant je ne peux rien y changer. Je ne comprends pas ce paradoxe. Je crève d’envie d’être aimée, câlinée, caressée…mais le fait même d’être femme, d’être désirable me fait peur et me dégoûte.
J’essaie de faire bonne figure, je rigole, j’essaie d’aimer ce corps changeant qui est le mien, je joue avec. Mais je ne peux esquiver ma honte et mon dégoût lorsque, en sophrologie, je m’intériorise et que je laisse libre cours à mes émotions. Ces dernières sont trop fortes et elles ressortent, elles jaillissent, elles dégoulinent. J’ai mal dans mon corps, j’ai mal dans mon ventre. Cette histoire avec mon voisin remonte de plus en plus souvent, j’ai beau la refouler elle revient irrémédiablement. Mon dégoût maintenant est épidermique. Il suffit de penser au contact de ma peau sur ses cuisses pour que je sente un profond malaise dans mes cuisses, dans mes jambes, à l’intérieur de mon ventre. Mes jambes se resserrent malgré moi. Je ressens un vide profond et immense. Une douleur pénétrante. Je râle, je soupire, les larmes me montent aux yeux. Mais que m’arrive-t-il ? Je n’ai pas le droit d’avoir aussi mal, il ne s’est rien passé ! Quand tout cela va-t-il cesser ?
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Mais au fait, pourquoi j'écris?
Pour exorciser les démons du passé? Pour me vider? Et d'ailleurs, me vider de quoi?
Je ne comprends pas. On nous dit que la vie est souffrance, que l'enfance est souffrance, que toute cette peine et ces larmes sont nécessaires, font partie du processus...On nous dit que l'enfant que nous étions avait ses raisons de souffrir, de se sentir en insécurité, mal aimé, seul...
On nous dit que nous avons trop intériorisé notre ressenti. Que nous ne nous sommes pas donnés le droit d'exprimer nos émotions, positives ou négatives. Surtout les négatives...la colère, la haine, la honte, la culpabilité le manque de confiance en soi...
Alors nous avons retourné tout cela contre nous, nous nous sommes rongés de l'intérieur. Nous avons essayé de disparaître, de ne pas nous faire remarquer, de devenir "l'autre", cet autre que nous ne voulons surtout pas froisser et en qui nous avons placé tout confiance et tout espoir.
Parce que nous ne voulions pas faire du mal à ceux que nous aimions. Parce que nous étions trop faibles, que nous avions besoin d'amour, et que nous aurions tout fait pour (re)trouver la sécurité et le confort du giron maternel.
La sécurité de l'enfance, avec des parents aimants, une fratrie soudée, une vie sans histoire...une illusion, oui! Notre plus grand tort est peut-être de ne pas avoir compris que la vie est autre chose qu'un joli conte de fées! Nous sommes restés dans l'enfance, dans la naiveté, dans le sentiment de toute puissance qui nous empêche de voir les limites de la réalité.
L'anorexie, c'est ce refus de sortir de l'enfance, cette peur de grandir, de se confronter au monde des adultes, effrayant, moche, glauque et sans pitié.
Je ne comprends plus. Si guérir passe par devenir adulte, peut-on devenir adulte tout en conservant notre âme d'enfant? Peut-on exprimer ses émotions en toute confiance, s'émerveiller des beautés de la vie, vivre à 100 à l'heure, tout en étant ancré dans le réel et la "vraie vie"?
Doit-on obligatoirement quitter les joies de l'enfance pour guérir?
Doit-on exprimer nos émontions, tout de suite, là, quand elles se présentent, sur le vif, au risque de paraître "soupe au lait", au risque de blesser les personnes par des mots trop impactants?
Ou doit-on apprendre à être raisonnables, à être "adultes", en "tournant 7 fois sa langue dans sa bouche", en prenant sur nous, afin d'analyser ce qui nous fait souffrir et d'en parler plus froidement?
Mais enfin, c'est quoi, devenir adulte? C'est vraiment cela, la clé de tout? Comment faire?
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J'ai repris la poésie. Je parle de lecture, évidemment, pas assez de talent pour me mettre à l'écriture.
Je retourne à mes amours, au maître des mots, à Verlaine. Je ne peux résister à la tentation de retranscrire ci-dessous le poème qui m'a fait fondre pendant des années, et que je retrouve intact, encore maintenant, aussi beau et aussi pénétrant qu'avant.
Il pleure dans mon coeur
Il pleut doucement sur la ville (Arthur Rimbaud)
Il pleure dans mon coeur
Comme il pleut sur la ville;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon coeur?
O bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits!
Pour un coeur qui s'ennuie
O le chant de la pluie
Il pleure sans raison,
Dans ce coeur qui s'écoeure.
Quoi! Nulle trahison?...
Ce deuil est sans raison.
C'est bien la pire peine
dene savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon coeur a tant de peine!
Paul Verlaine
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C'est vrai ça, pourquoi appeler ce blog ADN?
ADN, Pour oser Dire Non à l'Anorexie. Parce que la maladie n'est pas une fatalité, qu'elle peut être combattue, qu'elle peut être surmontée, qu'elle peut disparaître. Parce qu'il faut faire preuve de volonté, de force et de détermination pour la regarder en face et s'en détacher.
ADN, pour Abandonner le Désir de Néant. Comprendre que la vie est faite pour être vécue, tout simplement! Comprendre que c'est en ayant les pieds sur Terre, que l'on vit pleinement. Comprendre que le mental ne fait pas tout, et que notre corps est le cadeau le plus précieux qui nous est donné sur Terre.
ADN pour Abandonner les Disciplines Néfastes. Accepter ses désirs et ses plaisirs. Accepter de s'y abandonner. Accepter de les réaliser. Savoir nous aimer, nous faire confiance, et nous récompenser quand nous le méritons. Arrêter de nous brimer, de nous punir, de nous flageler parce que ne correspondons pas à ce que l'on attend de nous. Ou à ce que nous croyons que l'on attend de nous!
ADN pour Apprendre De Nouveau. Réapprendre à vivre, à aimer, à bouger. Réapprendre dans son corps, dans sa tête. Comme un bébé, en sécurité et bercé par la Vie.
ADN pour Aimer Dieu en Nous. Retrouver cette parcelle divine que chacun a en soi, apprendre à l'aimer, à la faire grandir, à l'exprimer. Aimer Dieu en soi, c'est s'aimer inconditionnelement, c'est accepter d'être un enfant de l'univers, unique et parfait. Un enfant qui a sa place sur Terre. Un enfant qui n'a pas à s'excuser de vivre.
Enfin, ADN pour symboliser le processus de guérison. Guérir passe par une reprogramation cellulaire, un renouveau de chacune des cellules. Guérir, c'est détruire l'ancienne carte mère détériorée, pleine de virus, qui a été fabriquée par la maladie. C'est construire, programmer une nouvelle carte mère, saine et positive, qui saura instaurer les bons logiciels pour réapprendre à vivre.
Tout un programme!
adn
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Déjà 8 semaines. 8 semaines que je suis hospitalisée, et que j'avance vers la guérison.
Ah oui, cela va faire 11 ans que je suis malade, malade de la bouffe. Anorexie, compulsions, orthorexie...des mots synonymes de souffrance, de solitude, de découragement parfois, pendant ces longues années. 11 ans que j'ai essayé de m'en sortir seule, sans l'aide de personnes compétentes, sans le soutien d'une équipe médicale. Parce que j'étais assez fière pour me croire plus forte, parce qu'au fond j'avais peur de ce que j'allais bien pouvoir trouver au bout du chemin.
Il y a 8 semaines, j'ai décidé d'en finir. J'ai compris que je ne pourrai jamais y arriver toute seule. J'ai compris que toute la volonté du monde ne suffit pas, que la maladie est plus forte que nous, qu'elle nous submerge, et nous empêche de nous voir telle que nous sommes.
Moi qui suis d'une naturel assez méfiant, moi qui ai en horreur le milieu médical et hospitalier, j'ai alors décidé de m'abandonner, de faire confiance, de lâcher prise et de m'en remettre à des thérapeutes spécialisés dans les Troubles du Comportement Alimentaire (TCA).
C'est aujourd'hui, ici et maintenant, le début de la fin, ou de la faim. Depuis que je suis hospitalisée, encadrée et suivie, le porcessus psychologique, mental et physique est amorcé.
Il me faut écrire, écrire, encore écrire pour me vider, m'ausculter, me comprendre et m'analyser. Pour me soulager aussi, et me permettre d'évoluer. D'où la création de ce blog, "journal de bord" d'une anorexique qui rêve de s'en sortir !
Et si ces quelques lignes peuvent attirer, émouvoir, aider certaines personnes, alors ce ne sera que plus beau. Le partage des idées et des émotions, c'est le bien le plus précieux des êtres humains!
Ouf! Ca va déjà mieux! Allez, que la fête commence, page blanche je viens à toi!
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